Butor, Michel (1950) La Répétition

«LA RÉPÉTITION»

Butor, Michele (1960). Répertoire. Paris: Minuit. Pp. 94-109.

«La répétition est-elle possible? Que signifie-t-elle? Une chose gagne-t-elle ou perd-elle à être répétée?» Telle est la question que pose au début de son livre un des pseudonymes de Kierkegaard, Constantin Constantius. Or, si cet ouvrage a donné lieu à toute une floraison d’exégèses, en particulier à cause de ses liaisons avec la biographie de son auteur et avec un autre de ses ouvrages: Crainte et Tremblement paru sous un autre de ses pseudonymes, Johannes de Silentio, il ne me semble pas qu’on ait suffisamment élucidé son thème fondamental.

Il faut bien dire que l’auteur réel ou imaginé n’a rien fait pour nous faciliter les choses, bien au contraire. Il nous exprime même la satisfaction qu’il a de se voir imiter Clément d’Alexandrie, en écrivant de telle sorte qu’il se rende incompréhensible aux hérétiques, hérétiques de quelle église, pourra-t-on demander, puisque Régine Ôlsen, l’unique fidèle de celle qu’il instituait venait d’apostasier pendant la rédaction même du message qui lui était destiné.

Certes, on ne s’attaque pas au labyrinthe kierkegaardien sans une forte dose de timidité. Au fur et à mesure de la découverte de cette grouillante architecture, on sent qu’elle dessine le plan d’une sorte de piège compliqué, muni de quantité de chausse-trapes et illusions calculées. Comment affirmer quoi que ce soit sur le grand œuvre de ce sphinx discrètement posté au seuil des temps modernes, sans courir le risque de voir la moindre de ses allégations niée, réfutée et ridiculisée à l’avance, jugée déjà de fond en comble par un des visages de cette immense duplicité?

Dans la Première et Dernière Explication qu’il a insérée à la fin du Post-scriptum aux Miettes Philosophiques de Johannes Climacus, il nous déclare son désir de voir ceux à qui il viendrait l’idée de faire une citation d’un de ses livres, l’attribuer à son auteur pseudonyme et non à lui-même. C’est qu’il est extrêmement difficile de décrire d’une façon adéquate le rapport du vrai Kierkegaard avec ses multiples déguisements. Ce sont bien réellement des personnages fictifs, sans qu’ils parviennent tout à fait à se séparer de leur auteur comme héros de romans. Celui-ci avoue entretenir avec eux un rapport «poétique», ce qui indique au moins qu’ils dépassent et débordent perpétuellement ce que leur créateur sait sur eux. Je ne crois pas que l’on puisse trouver un seul écrivain qui ait donné autant d’indications sur le sens qu’il convenait de donner à ses ouvrages, mais bien loin qu’il ait su toujours clairement ce qu’il faisait, on peut dire qu’il a perpétuellement cherché à le savoir. Les pseudonymes sont des aspects de lui-même ou des possibilités qui échappent perpétuellement à la conscience qu’il en a.

En ce qui concerne l’œuvre de Constantin Constantius, un lecteur qui avait les meilleures raisons pour être bien informé, Vigilius Haufniensis, auteur pseudonyme du Concept d’Angoisse, déclarait que c’était un drôle de livre. Et pourtant dans la note même d’où est tirée cette expression, il se chargeait de répondre à la recension que le professeur Heiberg avait insérée dans son livre d’étrennes Urania, tandis que Constantin renonçait à publier le projet de riposte que l’on a retrouvé dans les papiers de leur inventeur commun.

La Répétition se compose de deux parties bien distinctes: en premier lieu nous avons un récit sans cesse contrarié par des remarques et des parenthèses souvent obscures, et en second lieu, à l’intérieur de ce récit, l’ensemble des lettres écrites au narrateur par son héros: le jeune homme. Celui-ci ne porte pas de nom propre, pour la bonne raison qu’il est très manifestement le porte-parole de Kierkegaard en tant qu’individu. A travers cette correspondance à une voix, la personnalité privée de l’écrivain, dont on sait qu’elle ne se montre en général qu’à contrecœur, transparaît d’une façon très précisément intentionnelle; c’est ce qui donne à toute cette partie du texte son grand intérêt documentaire pour tous ceux qu’intéresse l’étrange histoire des fiançailles avec Régine Olsen. On remarquera que, dans la troisième partie des Étapes sur le Chemin de la Vie, publiées l’année suivante et qui revient sur le même fond autobiographique, l’anonymat est encore respecté: l’auteur du Récit de Souffrances que Frater Taciturnus découvre au fond d’un lac, reste en principe inconnu; il n’est désigné que comme un «quidam». L’employé de la nouvelle Une Possibilité n’a pas non plus de nom propre.

Constantin déclare lui-même en terminant: «L’intérêt du livre se porte sur le jeune homme, tandis que je m’efface, comme l’accouchée devant l’enfant qu’elle a mis au monde. Et tel est bien le cas, car je l’ai pour ainsi dire enfanté, et c’est pourquoi je parle en qualité de grande personne. Ma personnalité est une hypothèse psychologique nécessaire pour le contraindre à se manifester.»

Or, il faut reconnaître que ce qu’il raconte lui, Constantin, est souvent si obscur, Je ton dont il se sert varié de façon si inattendue, la ligne de son discours si souvent interrompue, que l’on peut fort bien être tenté de suivre ses modestes dénégations à la lettre, et de le réduire au rôle de présentateur et d’amuseur public, ce qui ne simplifie les choses évidemment qu’en apparence, car s’il est vrai en partie que le jeune homme c’est Kierkegaard, il ne faut pas oublier que pour parvenir à se manifester sous cet aspect, il a été contraint de commencer par manifester Constantin, celui qui s’intéresse à la répétition comme telle, et doit la faire comprendre en elle-même, avant que les caractères que son récit donne à sa réalisation paradoxale, lui aient fait revêtir la couleur symbolique spéciale qu’elle aura dans les œuvres postérieures.

Le texte a pour sous-titre: «Essai d’expérience psychologique»; et c’est bien une expérience qu’il décrit dans son ensemble au double en sens, en français, de réalité vécue et d’expérimentation. Celle-ci n’aboutira à un résultat positif qu’après de nombreuses tentatives toutes parfaitement décevantes, et la réussite finale se produit d’une manière fort inattendue, inattendue pour l’auteur lui-même dont on a bien le droit de penser, en se référant au contexte autobiographique qu’il a fait contre mauvaise fortune bon cœur. C’est une des raisons sans doute pour lesquelles le récit est tellement orné, tellement recouvert de réflexions et de digressions de toute sorte, comme une végétation envahissante qui joue presque le rôle de camouflage.

Ce qui met en branle toute l’histoire, c’est l’intérêt que Constantin porte au problème de la répétition, intérêt certainement antérieur à sa première rencontre avec le jeune homme, et la question qu’il pose est d’ordre tout à fait général, la réponse qu’il tentera d’y apporter s’adresse en droit à tout lecteur quel qu’il soit; le jeune homme représentera pour lui celui à qui les circonstances ont dû donner un tel intérêt pour cette question, qu’il en soit capable de tenter l’expérience qu’il se proposait, avec le sérieux absolu dont lui- même se sentait incapable. Il se découvrira d’ailleurs que, non seulement le jeune homme a l’audace de tenter ce que Constantin ne parvenait pas à entreprendre franchement, mais aussi qu’il est le seul à deviner de quelle façon cette tentative est possible. Car la conscience remarquablement développée de Constantin sur un certain plan lui montre bien que les moyens qu’il emploie sont insuffisants, mais non ce qui leur manque. C’est ce manque que décèlera le jeune homme, sans être capable au début de l’expliciter, d’où la déception que sa conduite provoquera chez son mentor, quand il refusera de suivre ses conseils.

Pour savoir si la répétition est possible, Constantin va interroger la réalité par deux moyens bien différents: d’abord par un voyage à Berlin, puis grâce aux amours compliquées du jeune homme et de la jeune fille. Le texte semble dire que le voyage se situe chronologiquement au milieu de l’autre histoire. Le récit de celui-ci en clôt en effet la première partie, en insistant sur l’échec de la répétition, avant que la deuxième révèle sa réussite paradoxale. Mais il est fait allusion à ce retour à Berlin dès la première page, au moins comme projet. On peut donc considérer qu’il a été décidé pour un avenir assez vague, avant la rencontre du jeune homme, et indépendamment de celui-ci, et que c’est le refus que le jeune homme oppose à la proposition d’expérimentation, et la déception qui en résulte, qui déclenchent la décision définitive. En isolant l’un de l’autre ces deux fils entrecroisés, on obtient le schéma suivant:

La question provoquée par l’importance que Constantin découvre à l’idée de répétition («Elle est, dit-il, le terme précis par lequel nous cherchons à désigner à l’époque moderne ce que les Grecs visaient à travers la notion de réminiscence»), l’amène à tenter divers essais, dont ce voyage à Berlin, au cours duquel le thème de la répétition revient au moins à quatre reprises.

Dès son arrivée, il se rend à son ancien logement. C’était l’un des plus agréables de la ville, et c’est en grande partie le souvenir nocturne de la place des gendarmes vue de sa fenêtre, avec ses deux églises et son théâtre, qui est à l’origine de sa nostalgie. Cet appartement a une particularité fort remarquable: il possède deux pièces «absolument pareilles, d’un ameublement identique, comme l’on voit une chambre reflétée dans un miroir». La nuit, tout s’y transforme en théâtre, et, à minuit passé, quand on a éteint la seule de ces deux pièces qui ait été éclairée, «le firmament a un air de mélancolie rêveuse et méditative comme si la fin du monde était consommée, et le ciel est placidement plongé en lui-même».

Le lieu qu’il élit pour se convaincre de la possibilité d’une répétition, d’un retour, n’est donc pas choisi au hasard, il est la figure même, la promesse de ce qu’il tente; mais le propriétaire, enchanté de revoir son ancien client pour lui annoncer la nouvelle, s’est marié entre temps, et ne peut donc plus mettre à sa disposition qu’une seule des chambres jumelles. Inconsciemment notre voyageur s’est arrangé pour arriver à Berlin un jour aussi néfaste que le mercredi des cendres; au lieu du pur clair de lune d’autrefois, c’est un dense brouillard qui habite la scène de la fenêtre; la ville est ensevelie dans la poussière.

Constantin ne se tient pas pour battu; il s’aperçoit qu’on donne au Königstadt Theater une farce qu’il avait vue lors de son premier séjour et dont l’acteur principal, Beckmann, l’avait beaucoup fait rire. Il en gardait le souvenir parfaitement présent. Quelle occasion!

Hélas, il lui est impossible d’avoir une loge pour lui tout seul, impossible même d’avoir une place à gauche, les seules qui restent libres sont à droite; Beckmann ne parvient pas à le faire rire. Au bout d’une demi-heure; déçu, irrité, il quitte le théâtre; «il n’y a pas ombre de répétition».

Mais l’essentiel de son échec se trouve ici dans le détail suivant: la première fois il avait aperçu une jeune fille dont la vue, au milieu de ce désert de rire, lui avait donné «plus de joie que celle de Vendredi à Robinson». Il lui avait construit une demeure imaginaire dans un lieu que son rêve situait à quelques milles de Copenhague, et quand son ht lui causait «plus de tourments qu’un instrument de torture», et qu’il le craignait «plus qu’un malade ne redoute la table d’opération», c’était là qu’il allait passer toute la nuit. Mais au théâtre, sans doute elle n’était pas revenue, ou, plus décevant encore, si par le plus grand des hasards, elle était retournée ce soir-là revoir ce spectacle, il ne l’avait pas reconnue.

Il dîne ensuite au restaurant où, la première fois, il avait l’habitude de prendre ses repas. «Je vis exactement les mêmes choses, j’entendis les mêmes plaisanteries, les mêmes paroles d’amitié; le lieu n’était en rien changé; je retrouvai le même dans le même. Salomon dit que les paroles d’une femme sont comme les gouttes tombant d’un toit; qu’aurait-il pensé de ce stilleben? Chose terrible, la répétition était ici possible.» On voit fort clairement ici que le mot répétition recouvre deux niveaux de signification dont l’un est la parodie, l’échec, la chute de l’autre. Déjà Constantin avait remarqué, dans la diligence qui va de Hambourg à Berlin: «quelle que soit la place que l’on ait pu choisir, il y a toujours le même secouement, la même pression et la même cohue. C’était un changement, mais tout se répéta.»

A partir du spectacle où la jeune fille est absente, on peut dire que l’échec de la tentative est déjà complet. Au restaurant les choses se reproduisent, c’est un fait, mais il est absurde d’employer ici le mot exactitude. C’est une fausseté qui se perpétue. Si les choses ne se distinguent pas les unes des autres, c’est qu’elles ne parviennent pas à être individuelles. Il n’y a là que la permanence et l’intemporalité du général, de l’imprécis.

A cette sorte de généralité s’oppose l’universalité poétique, par laquelle on peut faire que tous les paysages soient représentés par un paysage, et qui, pour Constantin, est le privilège de l’enfance «lorsqu’on avait de si prodigieuses catégories que l’on a presque le vertige en y songeant; de ces années (oú l’on découpait dans une feuille de papier un homme et une femme qui étaient homme et femme en général plus strictement encore qu’Adam et Ève».

Dans le restaurant, si Constantin échappe d’une façon dérisoire au sentiment de l’échec, c’est qu’il n’y avait même pas tentative, même pas possibilité de tentative. On ne peut vouloir répéter un événement ancien dans toute sa particularité, lorsque celui-ci en possède si peu qu’on n’a jamais réussi à la percevoir. L’illusion d’une répétition est expressément liée ici à l’émoussement de la conscience, et l’on commence dès lors à comprendre comment il se fait qu’une répétition véritable, précise, correspondra à un sursaut, à un rajeunissementde celle-ci.

«Je revins à Königstadt Theater le lendemain soir. La seule chose qui se répéta fut l’impossibilité d’une répétition.»

La jeune fille autrefois entrevue n’est évidemment pas plus présente que la veille.

Un lecteur superficiel pourrait avoir l’impression que Constantinest ici plus près de son but que la fois précédente, puisqu’il s’agit bien ici de la deuxième édition d’un événement précis et individuel, mais, attention!, la seule chose qui donnait à cette représentation son individualité c’était la différencedouloureusement ressentie d’avec la représentation originelle, et c’est cette distance seule qui se répète, les éléments, permanents, les objets que l’on retrouve, le fauteuil de velours par exemple, prennent une signification éminemment sarcastique. Ils sont la preuve de l’échec, il n’y a plus qu’à les fuir.

Dégoûté, Constantin retourne à Copenhague: «Chez moi, du moins, j’étais à peu près sûr de trouver toutes choses prêtes pour la répétition.» Malheureusement, malgré ses ordres formels,son domestique, n’attendant son retour que dans bien longtemps, s’était lancé dans de grands travaux de nettoyage.

«J’arrive, je sonne, il ouvre. Ce fut un instant d’ahurissement. Il devint pâle comme un mort, et je vis par la porte entrebâilléel’horreur de l’appartement où tout était sens dessus dessous. J’étais pétrifié. Devant ma stupéfaction, mon domestique ne savait que faire; sa mauvaise conscience lui adressait des reproches et… il me ferma la porte au nez. C’en était trop; ma déconvenue était à son comble et mes principes par terre. Je redoutais le pis: de me voir, à l’exemple du conseiller de commerce Grönmeyer, traité comme un revenant. Je connus qu’il n’y a pas de répétition; ma précédente conception de la vie avait triomphé.»

Certes, aucun lecteur ne prendra Constantin au mot; on sait bien que l’histoire ne peut se terminer ainsi. Qu’est-ce qui justifierait alors les somptueuses déclarations du début? Tous ces morceaux sont traités dans un style admirablement humoristique, mais, par contraste, la gravité de cette phrase finale s’affirme par-delà son effort d’ironie.

En effet le récit de ces échecs confirme l’avortement de la grande tentative de Constantin; il se retrouve, après son voyage inutile, dans l’état même où il avait laissé le jeune homme, à partir du moment où celui-ci n’avait pu se résoudre à la politique qu’il lui avait proposée. On remarquera d’ailleurs que les efforts de Constantin au cours de son voyage représentent une approximation plus sérieuse d’une répétition véritable que la diplomatie terriblement ingénieuse qu’il imagine pour son ami. Celle-ci demeure en effet sur le plan d’une expérience psychologique et n’atteint pas le niveau cosmologique où elle se situe en réalité.

Nous avons vu, dans l’épisode du restaurant, Constantin lier l’illusion d’une répétition à l’émoussement de la conscience, au vieillissement, et la répétition véritable et précise à l’enfance. Au point du texte où nous sommes arrivés, il reprend ce thème essentiel:

«La vie, dit-il, se montre de plus en plus décevante à mesure que l’on vieillit; plus on acquiert de sagesse et d’utile expérience, plus aussi l’on y perd la tête en souffrant davantage.» Au contraire: «Un petit enfant est absolument incapable de se tirer d’affaire, et pourtant il se tire toujours d’embarras.»

Et Constantin de nous raconter l’histoire suivante:

«Un jour, dans la rue, une bonne poussait une voiture où se trouvaient deux bébés. L’un avait à peine un an; il dormait à poings fermés et ne montrait nulle apparence de vie. L’autre était une petite fille d’environ deux ans, boulotte, trapue, aux bras courts, une vraie madame en miniature. Elle s’était avancée dans la voiture dont elle occupait largement les deux tiers; à côté d’elle, l’autre avait l’air d’un sac que Madame avait pris pour la promenade… Survint une charrette dont le cheval était emballé. Les enfants couraient grand danger dans leur voiture; les gens accouraient; d’un brusque mouvement la nourrice se réfugia sous un portail; tous les assistants étaient dans l’angoisse et moi aussi. Cependant, la petite madame restait bien tranquille et, sans changer de mine, continuait de se fourrer les doigts dans le nez. «Tout cela m’est bien égal, pensait-elle sans doute, cela regarde ma nourrice.» Cherchez donc un pareil héroïsme chez un adulte!» Sous l’humour, il est clair qu’il faut savoir lire ceci: cherchez effectivement un pareil héroïsme chez un adulte, et vous le trouverez quelques pages plus loin. Le jeune homme, ou comme Constantin se met à le nommer, le poète, en effet, ne pourra atteindre à la répétition que par la foi, c’est-à-dire quand il aura réussi à «redevenir semblable à l’un de ces petits», faisant à Dieu une confiance aussi entière que cette enfant à sa nourrice.

«Oui, à mesure que l’on vieillit… moins on éprouve de satisfaction… Le contentement complet, absolu, dans tous les domaines, échappe toujours.»

Pourtant, il est impossible de renoncer à ce bonheur-là, de le considérer purement et simplement comme inaccessible, car il y a des moments où on le frôle, des moments où l’enfance se retrouve intacte:

«Une fois, j’ai approché cet état de bien près. Un matin, jeme levai avec un extraordinaire sentiment de bien-être. Contre toute analogie cette euphorie alla croissant au cours de la matinée; à une heure exactement j’étais parvenu au suprême degré… Mon corps avait perdu toute sa pesanteur; il me semblait l’avoir dépouillé, car toute fonction jouissait d’une satisfaction complète; chaque nerf se délectait en lui- même et à l’unisson de l’ensemble, et chaque battement du coeurne témoignait de l’inquiétude de l’organisme que pour rappeler et rendre sensibles les délices de l’instant… Mon être était transparent… comme le calme monocorde de midi… Le monde entier semblait m’aimer, tout tressaillait dans un commerce fécond avec mon être; tout en moi était présage, toute énigme se résolvait dans la félicité de mon microcosme où tout s’expliquait en soi, même les choses déplaisantes, la remarque la plus importune, la vue de ce qui répugne, la collisionla plus fatale.»

Or, à une heure exactement, précision qui est répétée deux fois «quelque chose se mit à me gratter dans mon œil». Il est précipité dans un abîme de désespoir. L’enfance est pour luibien passée.

On remarquera l’opposition entre les deux notations: le calme monocorde de midi, et d’autre part, une heure exactement. Inutile de rappeler le rôle fondamental que jouera l’heure de midi dans la symbolique de Nietzsche. Midi est le centre du jour, le moment où l’ombre est la plus courte, le sommet de la course du soleil, et, sur nos horloges, l’instant de la coïncidence, celui où les aiguilles se retrouvent et où leur rencontre provoque le son, un son qui dure, qui se reprend douze fois, comme s’il n’allait plus s’arrêter. A une heure par contre, les aiguilles ne coïncident pas au moment où le son va naître, la grande est de nouveau sur le lieu de midi, et elle ne rejoindra la petite que lorsque celle-ci aura déjà dépassé le lieu d’une heure. L’exactitude de «une heure» est donc une fausse exactitude; la rencontre parfaite de midi, se trouve scindée en deux événements distincts qui l’imitent imparfaitement. Toutes les heures seront une nouvelle tentative, un nouvel échec. Elles ne se répètent les unes les autres que dans cette distance par rapport au modèle rêvé. Le coup d’une heure qui sonne, c’est donc la reprise du temps de l’errance, de la perdition, de l’aveuglement dont la rencontre de midi avait donné l’impression que l’on allait sortir.

Après le récit des échecs, abordons celui de la réussite. Cette réussite a un caractère si paradoxal qu’on se demande si elle ne consiste pas à nier tout simplement l’évidence, à décider que la réussite est là alors qu’on sait bien que ce n’est pas vrai. Il faut y croire; la foi apparaissant comme le seul moyen de constater une répétition dans tel cas précis, on pourra fort bien s’en tirer en déclarant qu’elle est l’unique moyen en général de constater une répétition, donc l’unique moyen de la provoquer. L’aventure personnelle de Kierkegaard lui découvre un nouveau type d’apologétique, et la façon dont il l’illustre nous permet une élucidation singulière de ce terme de foi et du type de christianisme auquel il s’attache.

Le point de départ de l’histoire est assez simple: un «jeune homme aime une «jeune fille». Mais, peu à peu, il s’aperçoit qu’au lieu d’être amoureux de cette jeune fille elle-même, il est devenu progressivement épris de l’idée poétique que celle-ci, et surtout son amour pour elle, lui avait permis de concevoir. Ses relations avec elle sont donc maintenant une perpétuelle et douloureuse tromperie. Il fait le malheur de cette jeune fille sans que celle-ci s’en doute encore, car, devant la «noblesse» des raisons de son abandon, elle ne pourrait que lui rester attachée, tout en sachant que son amour à elle ne peut plus être payé d’un retour véritable; il fait son propre malheur en même temps, à cause de la culpabilité qu’il assume vis-à-vis d’elle sans jamais pouvoir isoler une responsabilité initiale. La situation apparaît donc sans issue. Le mariage ne ferait que consacrer l’imposture. Aucune explication, quelle qu’en puisse être la délicatesse, ne pourrait améliorer les choses.

«Il est vil de séduire et de tromper une jeune fille, mais il l’est bien plus encore de l’abandonner sans même devenir un coquin, en se ménageant une brillante retraite où l’on sert pour toute explication à l’infortunée qu’elle n’était pas l’idéal rêvé, pour toute consolation qu’elle a été la muse. Pareille conduite est facile quand on a l’art d’en conter à une jeune fille; à l’heure de la détresse, elle accepte la proposition; on se tire d’affaire à bon compte, on reste un honnête homme,aimable même, mais elle… Elle se trouve en définitive plus offensée que la femme qui se sait trompée. Aussi, dans tout amour engagé dans une impasse, la délicatesse est-elle la pire des offenses.»

Le pire, c’est que l’amour de la jeune fille ne peut qu’être augmenté, quelles que soient les précautions prises, car, qui imaginerait, si elle est vraiment amoureuse, qu’elle n’aille pas remarquer l’effort vers la délicatesse, dont on fait preuve dans lesmarches de rupture, et s’en émouvoir. Toute tentative pour sortir d’une telle situation semble ne pouvoir que l’affirmer plus intenable encore. La jeune fille est d’ores et déjà tout à fait perdue pour le jeune homme; entre elle et lui s’interpose le fantôme de ce qui lui avait été révélé dans leurs premières rencontres. Ce qu’il faudrait, c’est que la situation initiale puisse être conservée telle quelle, que l’on puisse se retrouver au point d’où l’on était parti et qu’il ne reste plus de la fausse route que son souvenir.

Comme le dit Constantin dans son projet de riposte au professeur Heiberg: «S’il arrive que la liberté dans ses rapports avec l’ambiance devienne pour ainsi dire tellement prise dans le résultatqu’elle ne puisse pas se répéter, se reprendre, alors tout est perdu.» «Se reprendre» ne signifie évidemment pas ici renier, mais renouer, par l’abandon d’une fidélité littérale, avecune fidélité originelle que l’on avait trahie.

Pour éviter que le malheur ne s’accroisse indéfiniment de lui-même dans d’inexacts et fatals retours, il faudrait provoquer une restilutio in stadium pristinum. C’est alors qu’intervient Constantin; il propose au jeune homme une diplomatie vertueusement hypocrite, qui, à son sens, doit aboutirà ce prestigieux résultat. Que le jeune homme s’efforce donc de paraître ce qu’autrement il ne saurait éviter d’être. Dans toute conduite, si délicatement fût-elle imaginée, il serait inévitablement indélicat; qu’il assume dès lors cette indélicatesse. «Transformez-vous en un être méprisable dont tout le plaisir est de mystifier et de duper.» Il atteindra alors à une vertigineuse délicatesse intérieure: par cette suprême tromperie, pourvu qu’il parvienne à tromper vraiment, et à tromper le inonde entier sauf, à la rigueur, lui-même et son complice, il parviendra à détacher de lui la jeune fille. Elle sera ainsi rendue à elle-même, et lui aussi pourra se retrouver.

Ce plan subtil est présenté et développé avec une remarquable ingéniosité; les détails de la mise en scène sont soigneusement élaborés; rien n’est laissé à l’improvisation; en principe, il n’y a plus qu’à dérouler la suite des tableaux proposés. Quoi de plus simple? Il n’aura qu’à se conformer strictement au rôle qu’on a conçu pour lui. Constantin lui a découvert une couturière dans un quartier adéquat, toute prête à collaborer, moyennant une honnête rémunération, à la vertueuse supercherie. On la loge dans un appartement à double entrée, etc.

Seulement, le jeune homme refuse son concours; il ne se sent pas le courage de mettre en action ce merveilleux programme, ce qui lui vaut l’appréciation ironique de Constantin: «Mon jeune ami ne comprenait pas la répétition; il n’y croyait pas et ne la voulait pas avec force.»

«Votre plan était excellent, on ne peut meilleur, avouera celui-ci, malheureusement, je n’étais pas l’artiste capable de soutenir ce rôle.» On le comprend facilement. Si ingénieux qu’il fût, ce projet n’en comportait pas moins de graves dangers pour un résultat incertain. Il impliquait une possibilité de souffrance telle pour la jeune fille, que son ancien adorateur ne pouvait pas en assumer directement la responsabilité. La tendresse qu’il garde pour elle, et les reproches qu’il se fait à lui-même, lui interdisent l’entrée de ce stoïcisme qui, selon Constantin, aurait dénoué cet absurde nœud de désastres et de scrupules. Qu’un analyste aussi détaché ait pu imaginer un tel scénario pour réaliser une expérience psychologique, cela se comprend, mais quoi de plus normal et de plus excusable que l’indécision du jeune homme. L’entreprise devait aboutir sans doute au bonheur de la jeune fille, mais dans combien de temps et après combien de douleurs certaines? Et seulement si elle réussissait parfaitement, seulement si aucun hasard n’intervenait pour entraver la marche d’un des rouages, seulement si le secret, le silence, parvenait à être intégralement gardé. Quant au jeune homme, il se serait ainsi conduit «en homme d’honneur».

Or, pour lui, le jeu n’en valait pas encore la chandelle, car il ne croyait pas encore à la possibilité d’une répétition réelle dans son cas, et ceci pour une raison fort solide: c’est que le projet de Constantin ne pouvait au mieux réaliser que l’ombre de celle qu’il aurait voulue. En effet, il y manquerait un élément essentiel: les deux protagonistes seraient bien dans une certaine mesure rendus à eux-mêmes, ou du moins la jeune fille, mais ils ne seraient nullement rendus l’un à l’autre. Elle ne serait nullement rendue à son ancien amant; au contraire, l’image de celui-ci ne ferait que lui devenir de plus en plus indifférente, et il l’aurait perdue à jamais. Ce n’est donc nullement la situation de la rencontre qui aurait été recouvrée, cet instant décisif, cette origine mais, au contraire, la routine antérieure. Il manque à Constantin l’appréciation véritable de la situation initiale, si bien qu’il expose en fait le jeune homme à un échec du même genre, après cette quête héroïque, que celui qui l’attend au Königstadter Theater de Berlin.

Puisque, dans tous les cas, le malheur de la jeune fille est inévitable, celui qui en sera la malheureuse cause, choisit une solution qui, aux yeux de son précepteur en répétition, peut être considérée comme la plus lâche et la pire: il fuit; en grand secret, il s’embarque pour Stockholm. Cette façon d’agir a pourtant, malgré son manque de réflexion, un avantage notoire sur toutes celles que Constantin aurait pu proposer: elle est la seule qui lui soit psychologiquement possible dans l’état présent des choses. Il abandonne la jeune fille avec une question. Il n’est pas témoin de la souffrance qu’il lui cause, et dont le spectacle l’aurait inévitablement amené à se dénoncer. Il ne risque pas de l’aggraver lors d’une rencontre fortuite ou d’une explication cherchée.

L’absence de réflexion du jeune homme, son impulsivité, son naturel, lui permet de mettre le doigt sur ce que la réflexion de Constantin ne parvenait pas à lui apprendre sur lui-même et sur ses propres tentatives. Dans son refus de croire la répétition proposée possible, il devine déjà ce qu’il y avait de vérité dans les thèses de son conseiller.

Or, à Stockholm, il lui arrive une aventure qui va changer complètement sa position par rapport au problème de Constantin. Celui-ci se trouve être le seul homme auquel il puisse s’adresser, le seul à pouvoir comprendre les termes dont il se sert, et c’est pourquoi il lui envoie les feuillets de son journal intime sous la forme d’une correspondance à une seule voix qui ne peut attendre aucune réponse.

La révélation fond sur lui que la répétition est effectivement possible, à travers une lecture du Livre de Job auquel son problème et les enseignements de Constantin vont donner un éclairage tout nouveau.

Ces méditations sur Job sont certainement la partie la plus connue et la plus commentée du texte, mais je voudrais attirer l’attention sur le fait que cette révélation se produit dans un double rapport avec les paroles bibliques.

En effet, l’histoire de Job est d’abord un exemple historique privilégié d’individu pour qui il y a eu effectivement répétition. Cet homme a tout reçu au double, ce qui est une figure courante pour dire une seconde fois, mais qui doit aussi être compris dans son sens littéral, à savoir que cette seconde fois c’était beaucoup mieux que la première.

Surtout, le texte biblique représente pour le jeune homme une voix. «Même si Job est une fiction de poète, si jamais il n’y a eu d’homme qui ait ainsi parlé, je m’approprie alors ses paroles et j’en prends la responsabilité. Je ne puis davantage; qui en effet a l’éloquence de Job, ou peut renchérir sur une seule de ses paroles?» L’expérience essentielle qui a lieu ici, c’est celle de la contemporanéité de la voix qui s’exprime par le texte ancien, «l’écriture originelle individuelle du rapport d’existence, le texte ancien, connu et transmis par nos pères», comme dira un peu plus tard Kierkegaard.

Cette voix, et à travers elle non seulement la similitude mais l’identité partielle qu’il découvre entre cet homme qui attendait la répétition et lui-même, l’amène à la certitude que pour lui aussi elle est possible, et suivant l’exemple et la voix de Job, il ne se contente pas d’y croire comme on croit à la lointaine possibilité des heurts entre comètes, et de s’en réconforter par une contemplation désintéressée, il la revendique et l’exige pour lui envers et contre tous; il la poursuit passionnément par une «foi» qui se révèle ici comme une sorte de technique. Car la répétition de la situation initiale ne lui arrivera pas seulement comme le résultat d’une grâce divine, d’un pur hasard humainement inexplicable dont il bénéficiera à cause des desseins mystérieux de la Providence, mais dont à première vue n’importe quel autre individu aurait pu tout aussi bien recueillir les avantages; cette intervention ne prend son sens que parce qu’il l’a désirée, voulue. La répétition, dès lors, n’est certes pas entièrement en son pouvoir comme aurait eu tendance à l’imaginer Constantin, mais elle ne lui advient que parce qu’il a fait ce qu’il fallait pour cela.

Le jeune homme écrit à Constantin: «Il y a donc une répétition. Quand apparaît-elle? Ce n’est pas facile à dire en quelque langage humain.» Il parle à ce moment de ce qui est arrivé à Job, mais il n’est pas très facile non plus de décrire ce qui lui est arrivé à peu près le 31 mai. La répétition ne peut être uniquement subjective, elle ne peut avoir lieu que par un événement du monde extérieur: il faut que la jeune fille lui soit rendue. «J’attends un orage, dit-il, et la répétition… Que produira cet orage? Il me rendra capable d’être époux. Il réduira en poussière ma personnalité, mais je suis prêt… Quelle que soit la transformation que je subisse, j’espère que le souvenir restera en moi comme une consolation inépuisable, que je le garderai quand se sera produit ce qu’en un sens je redoute plus que le suicide, car j’en serai bien autrement bouleversé.»

On voit qu’en même temps qu’à la redécouverte de la jeune fille, c’est à une sorte de mort qu’il se prépare, une mort qui le rendra à lui-même, à sa naissance. En effet, il écrivait auparavant: «Ne m’est-il pas arrivé quelque chose? Toute cette affaire n’est-elle pas un accident? Pouvais-je savoir d’avance que tout mon être subirait un changement, que je deviendrais un autre homme?» Dans la métamorphose que produira l’orage, cette altération, cette aliénation s’abolira.

Un jour, en lisant le journal, il apprend que sa fiancée s’est mariée à un autre. Nous savons que c’est ce qui est arrivé à Kierkegaard pendant qu’il écrivait son livre. Régine Olsen s’est fiancée avec son ancien précepteur. En ce sens, l’échec de sa tentative est complet, mais maintenant il se trouve délivré de la perspective d’un mariage qu’il redoutait sans parvenir à y renoncer; il peut le transposer enfin, ce mariage impossible, dans une fidélité absolue et platonique; il peut épouser cette décision. C’est ainsi que la jeune fille lui est rendue, dans tout ce qu’elle lui promettait avant ses premières fiançailles.

«Elle s’est mariée; avec qui, je l’ignore; quand j’ai lu cela dans le journal, j’ai cru recevoir un coup et la feuille m’est tombée des mains; ensuite, je n’ai pu supporter de vérifier. Je suis de nouveau moi-même; je tiens ici la répétition; je comprends tout et la vie me semble plus belle que jamais. L’événement s’est bien produit comme un orage, quoi que je le doive à sa magnanimité. Quel que soit l’élu — je ne dis pas le préféré, car le premier venu m’est préférable en qualité de mari — elle m’a pourtant témoigné sa grandeur d’âme… du moins en me vouant à un oubli définitif.» On voit ici très exactement le lieu de la faille, la fissure qui empêche cet événement d’être une répétition complète, ce qui oblige pour lui donner ce nom l’intervention d’une foi paradoxale, d’une foi envers et contre tout, qui sera dans la vie quotidienne une sorte d’équivalent de la foi d’Abraham que commente un autre pseudonyme de Kierkegaard, Johannes de Silentio, dans son livre Crainte et Tremblement, paru le même jour que La Répétition.

«J’appartiens à l’idée, nous dit-il, je la suis quand elle me fait signe, et quand elle me donne rendez-vous, j’attends des jours et des nuits.»

Nous savions bien que cette idée n’était pas le moins du monde un concept, mais l’idée poétique de la jeune fille elle- même, qui est pour le poète plus réelle que la jeune fille terrestre, ou, si l’on préfère, ce qui lui avait été révélé par ses premières rencontres avec elle, et qu’il n’a plus été capable de ressaisir par la suite, la possibilité qui s’était ouverte alors et depuis s’était refermée. Cette idée poétique s’interposait entre eux comme un fantôme lors de leur dernière entrevue, était le souvenir de quelque chose qui avait déjà disparu; par sa décision la jeune fille délivre en quelque sorte ce fantôme, redonne à cette idée son caractère de promesse.

Si le jeune homme n’avait passionnément attendu l’orage «en faisant tout ce qui dépend de lui pour se préparer au rôle d’époux», s’il n’avait donc considéré la foi comme une technique pour provoquer la répétition, jamais ce dénouement n’aurait pu être interprété comme tel. Nous eût-on raconté cette histoire dans le style d’un fait divers, elle nous aurait paru d’une désolante banalité, et surtout, jamais nous n’aurions eu l’idée d’y chercher quoi que ce fût qui s’y répétât: deux jeunes gens étaient fiancés, leurs relations se détériorent; l’un d’entre eux part en voyage, et, pendant ce temps-là, l’autre se marie à un tiers; «une aventure qui se serait tout bonnement réduite à rien si elle était arrivée à un homme vulgaire, a pris chez lui les proportions d’un événement mondial».

Les deux parties du texte, avec leurs deux narrateurs, Constantin et le jeune homme, décrivent les deux moitiés d’un événement; ces deux moitiés à l’origine devaient se raccorder exactement, l’histoire du jeune homme devait réaliser pleinement ce que Constantin n’avait su que rêver, et tout le livre, par conséquent, aurait été parfaitement intelligible. Mais il aurait dû non seulement décrire une répétition parfaite (la jeune fille étant rendue au jeune homme non seulement en idée, mais en chair et en os), mais aussi provoquer cette répétition dans la réalité, c’est-à-dire rendre l’un à l’autre Kierkegaard et Régine Olsen. L’intervention extérieure, les nouvelles fiançailles de celle-ci avec Schlegel sont, certes, un coup de foudre mais tout autre que celui qui était attendu à l’intérieur de l’ouvrage; elle enlève par avance à celui-ci toute son efficacité immédiate. La répétition projetée dans la réalité ne se produira pas; toute possibilité de mariage avec Régine est maintenant définitivement perdue; aussi, dans l’ouvrage, la répétition décrite n’aura-t-elle lieu qu’imparfaitement. La nouvelle des fiançailles sépare violemment l’une de l’autre les deux moitiés de l’ouvrage, scinde en deux morceaux l’événement exemplaire qui devait servir d’illustration aux discours de Constantin, de telle sorte qu’on ne voit plus au premier abord comment elles peuvent s’y appliquer. Ces deux moitiés qui ne se raccordent plus, il veut pourtant les faire tenir ensemble, mais il n’y parvient que par l’affirmation obstinée, contre toute évidence, qu’elles se raccordent. Il va s’efforcer de combler cette fissure par le renversement de catégories qu’il a déjà étudiées dans la pensée religieuse; c’est par cette faille béante que toute l’activité de Kierkegaard va basculer du côté du paradoxe, ne pouvant plus trouver le repos dans aucun établissement dogmatique.

Tout le texte reprend sa clarté lorsque l’on substitue à l’événement décrit celui qui était projeté, si l’on remplace cette séparation absolue qui se produit entre la jeune fille et son idée poétique, la désincarnation de celle-ci, par la réidentification complète entre la jeune fille réelle et cette idée, l’incarnation de celle-ci. On comprend bien que c’est alors seulement que l’on pourrait justement parler d’une répétition, c’est alors seulement que la jeune fille, elle aussi, serait rendue à elle-même, c’est alors seulement que les paroles du jeune poète, que son langage initiatique, que les expressions qu’il emploie prendraient tout leur sens:

«Je suis de nouveau moi-même; le mécanisme est en marche. Rompus sont les filets où j’étais retenu; exorcisées les incantations magiques qui m’envoûtaient et m’empêchaient de revenir à moi. Personne ne lève plus la main contre moi; ma délivrance est sûre, je suis né à moi-même, car, aussi longtemps qu’Ilithye croise les mains, l’enfant ne peut pas naître.» Un tel ton, qui nous ramène tout naturellement à celui des premières pages du livre, peut bien surprendre après celui des Méditations sur Job auxquelles succède ce passage; cette discordance traduit sur le plan du style cette fissure que le raccordement des deux moitiés du livre devait cicatriser, que les fiançailles déchirent impitoyablement, définitivement.

A l’interprétation de cette œuvre dans la perspective de celles qui l’ont suivie, strictement protestante, interprétation qui le laisse en grande partie inintelligible, il est donc nécessaire d’en adjoindre une autre qui peut en poursuivre et en développer les implications philosophiques et poétiques en rétablissant sa figure complète.

(1950)

 

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